Bender : The Poker Bot

Suite à l’article de Guillaume Krempp paru sur rue89, on m’a proposé d’approfondir le sujet.
Le format imposé à Guillaume ne permettait pas de développer, ce que je pourrai faire ici.
J’ai aussi un bon background de poker qui sera bien utile face à un tel sujet.
(joueur, coach sur pokerstrategy, rédacteur pour le magazine That’s Poker)

Ayant déjà eu vent de cette histoire, j’ai accepté avec plaisir de la raconter, je la trouve géniale.

Généalogie

Une soirée ordinaire entre potes. On discute de tout et de rien, on boit des coups. La plupart des personnes présentes ont à peine passé la vingtaine mais se connaissent depuis le collège et passent une bonne partie de leur temps libre ensemble. De telles amitiés sont rares et offrent énormément de possibilités.

Nous sommes en 2007, La vague du poker Texas Hold’em prend une grande ampleur en France, portée par Patrick Bruel, entre autre.
Un tournoi se termine, Harry a gagné, comme souvent, parce qu’il joue mieux. Les jeux de stratégie et les maths ça a toujours été son truc, il joue au poker en ligne depuis quelques mois, améliore son jeu en travaillant la théorie et gagne un peu d’argent. 

Vinc’ lance alors une blague « on va créer un robot pour te battre ». Il vient de terminer ses études de programmeur informatique.

Un mélange de lucidité et de brin de folie au milieu des cadavres de bières habituels, Harry reprend la blague au sérieux : 
« Et pourquoi pas ? On a toutes les compétences pour le faire. Y’a un marché, on peut tenter le truc. »

Un troisième acolyte, « Ty », entrepreneur autodidacte qui a passé toute son adolescence sur des ordis, réagit à l’idée avec enthousiasme. C’était parti.

Le bébé allait être conçu, de parents qui s’aiment et se font confiance, c’est mieux quand il est question d’argent et de s’investir avec incertitude. Le rêve est devant eux : en multipliant des gains de base par un grand volume de jeu, en imaginant un robot très fort, ils se voient déjà gagner énormément et se la couler douce au soleil.

Gestation

Entre l’émergence d’une idée et sa réalisation il y a un monde. Ici il aura fallu plusieurs mois pour aboutir à un embryon et près d’un an pour avoir un produit pleinement mature.
Concrètement, ça consiste en quoi un robot de poker ?

Il s’agit d’automatiser par un programme informatique, toutes les actions que réaliserait un joueur humain. Concevoir un algorithme capable d’interagir avec le site de poker, lire les informations à l’écran, cliquer sur des boutons, entrer des mises au clavier. Egalement relever les informations pour suivre le déroulement du coup : position occupée à la table, argent dont dispose chaque joueur, cartes reçues, cartes communes, mises effectuées, taille du pot, etc. Le tout par lecture graphique, c’est à dire analyse de pixels.

Parfois les mises ou les cartes apparaissaient avec de minimes différences graphiques selon la position, pour un humain ça ne changeait rien mais de tels détails sont problématiques quand on cherche à automatiser. Ça m’a demandé de développer une reconnaissance d’image très poussée.

Vinc’

Tout cela viendra progressivement, des yeux, des mains, une intelligence.

Harry

On peut jouer des tournois où les joueurs sont éliminés au fur et à mesure, mais le projet se fera en « cash game » : c’est à dire s’asseoir à une table de jeu avec une somme d’argent et en repartir quand bon nous semble avec plus ou moins qu’à l’arrivée.

Le poker comporte une part de hasard, mais à long terme la chance s’équilibre entre les joueurs et ceux qui jouent mieux peuvent réaliser des profits, au détriment d’une grande majorité de perdants.
Etre un joueur gagnant aux plus petites limites est plutôt facile à cette époque. Faire gagner un programme livré à lui même s’avérera bien plus difficile.
Dans la variante « no limit », les mises et relances sont libres et imprévisibles, c’est très dur à appréhender pour un bot.
Comme on joue les uns contre les autres avec un site qui prélève 5% de chaque pot, l’argent disparaît au fur et à mesure des parties. Il faut être bien meilleur que les autres pour s’en sortir.

Le poker en ligne est un milieu très compétitif.

Une stratégie plutôt basique sera choisie dans un premier temps, facile à implanter, jeu très serré, agressif bien entendu.
Il ne s’agit pas que de créer tout cela, il faudra être meilleur que le site de poker qui fait la guerre aux robots, tout pour les démasquer et les détruire. Il en va de leurs réputation pour maintenir la confiance des joueurs humains dans un jeu sûr, sans triche. C’est pour cette même raison que les sites n’étaient à de très rares exceptions près certainement pas truquées, au risque de perdre une clientèle lucrative.
En clair, ils devront anticiper tout ce qui pourrait trahir le robot, si possible avant de lui faire faire la moindre action en ligne.
La partie commence, au boulot, le défi est énorme.

Ty réfléchit et cherche sur des forums spécialisés toutes les stratégies développées par les sites pour lutter contre les robots. C’est le jeu du chat et de la souris, il faut penser à tout et être plus malin, sinon tout est perdu : comptes bloqués, fonds saisis.

J’ai appris que les sites de poker vont aller voir les processus, faire des captures d’écran, fouiner dans les disques dur des joueurs ! Pour contrer ça, on barricadait l’accès, on renommait les noms des process liés au bot sur l’ordinateur par des processus standards (messenger, firefox, explorer.exe, ie…)

Ty

On a aussi introduit de nombreuses caractéristiques aléatoires, pour « l’humaniser » : mouvement de souris, emplacement du clic sur le bouton, temps de réponse, ainsi que des paramètres de jeu pour ne pas être trop parfaitement identique, robotique.

Procéder par lecture graphique limitait aussi le risque de détection.

Vinc’

Harry prépare l’algorithme de jeu, capable de répondre à un maximum de situations. Pour le jeu avant le « flop » (cartes communes), c’est relativement simple, il n’est affaire principalement que de maths, de probabilités.
Pour le jeu à partir du flop, et les séquences de mises complexes, c’est bien plus dur.
De son coté, Vinc’ charbonne sur le code et implémente le tout. Les casses-têtes sont nombreux, mais chaque problème finit par trouver sa solution. Toute l’équipe progresse face aux problématiques soulevées par le projet. Chacun trouve ses domaines de prédilection et se spécialise. Petit à petit un fœtus émerge. Ils sont encore loin du compte.

Naissance

Des mois ont passé. Tout a été prévu, le bébé est né, il est indétectable. De l’extérieur, rien ne le différencie d’un humain. Il s’appellera Bender, quoi d’autre ?

C’est l’heure du test, sur le compte d’un de ses créateurs, entre tension et émotion, tout le monde assiste à la scène :

Il bouge tout seul ! ça fonctionne, c’est dingue !

Il faut encore lui apprendre à marcher correctement et le confronter totalement à son environnement : un monde hostile, plein de surprises. Pour l’instant il est encore très maladroit et tombe beaucoup.
Comme il ne s’agit pas d’un programme d’auto apprentissage, chacune de ses chutes devra être corrigée, c’est beaucoup de travail.

Pour l’instant il n’a que très peu d’autonomie, et même si il faut encore lui tenir la main : ouvrir ses tables de jeu, les fermer en cas de bug, la stratégie et sa capacité à jouer seul peut être testée. C’est une surprise extrêmement favorable qui vient récompenser des mois de travail : il joue pas trop mal, il semble gagnant ! Il y a de quoi être fier.

Un échantillon suffisant de parties sur les comptes de chacun des membres de l’équipe viendra le confirmer et donner confiance pour la suite du projet : c’est le moment d’envoyer du lourd.

Première grosse bêtise

Ty et Vinc’ en sont persuadés : prendre en compte la connaissance des cartes des plusieurs joueurs à une même table peut donner un bon avantage. Cette triche s’appelle la collusion. Harry est contre, il a déjà entendu parler de comptes bloqués pour cette raison. Ses arguments ne convainquent pas. Deux contre un, le robot trichera.

Le robot est encore balbutiant mais il joue maintenant sur 4 comptes d’ordis perso, et a gagné près de 2000$ en tout sur plusieurs mois, l’essentiel avant de lancer la collusion.

Le gros bad beat

Ils reçoivent alors ce sympathique message sur 3 des 4 comptes. L’équipe n’a encore rien retiré des gains. L’email explique que le site a détecté une collusion.
Réunion de crise, la panique est totale. Tout est perdu ou presque, il faut récupérer les comptes et les fonds, ils n’ont plus d’argent à investir, ni d’autre compte pour le moment.

Après de plates excuses par mail et quelques jours d’attente douloureuse, les trois comptes sont débloqués et les fonds restitués. Grand soulagement qui apaise les tensions et les interrogations au sein de l’équipe. Peut être que le site n’avait pas de preuve suffisante, quoi qu’il en soit Bender est sauvé. Il ne trichera plus et ne sera plus jamais inquiété pendant les deux ans qui suivront malgré des millions de mains jouées.

Croissance

Arriver à développer une intelligence artificielle gagnante était une des grandes interrogations du projet. Le bot ne sera peut être jamais capable d’être gagnant au delà des niveaux de mise les plus faibles, mais il y gagne et c’est déjà énorme. Maintenant, Ty en bon entrepreneur pousse à fond au développement du projet. Plusieurs axes sont concernés :

Augmenter le nombre de joueurs contrôlés par Bender.

Si vous avez un joueur robot, vous pouvez aussi bien en avoir 50. ça fait parti du plan. Jouer sur trop de tables à la fois fait perdre en stabilité et peu paraître suspect, de même que jouer 24h sur 24. Mais multiplier le nombre de joueurs est sans risques, à condition de les différencier légèrement avec un peu d’aléatoire dans les décisions, de variabilité sur les éventails de mains jouées, sans porter préjudice au niveau de jeu et veiller à ne pas se comporter en groupe.
Chaque robot nécessite un PC pour faire tourner le programme. Il faut un minimum de puissance pour les calculs, assez de RAM pour les 8 tables ouvertes simultanément. Assez rapidement, Vinc’ réalise que les écrans peuvent être simulés, ce sera ça de moins à acheter et en consommation électrique.
L’équipe trouve des tours bon marché et décide d’en acheter une dizaine, pour plus de stabilité, ainsi qu’une tour bien plus puissante qui servira de serveur pour gérer l’ensemble de l’armée de robot.
Pour chaque tour, il faut associer une identité, un compte de poker est toujours lié à une personne réelle. Les proches qui ne jouent pas sont mis à contribution, les comptes sont crées. Harry se charge de tout ça, ainsi que de la compta du projet. Les 10 années d’amitié offrent une confiance qui permet de se concentrer sur le développement de Bender.
Le parrainage entre les comptes et les bonus aux nouveaux joueurs financent grassement le début du projet pour l’achat de nouvelles tours.
Les résultats sont très positifs. L’équipe me raconte l’anecdote d’un weekend passé à picoler, où complètement bourrés, ils relèvent que Bender a amassé plusieurs milliers de $ , du vendredi au dimanche soir, pendant qu’eux faisait les débiles et jouaient à la console. Impression de niquer le système, le kif absolu.

Allez on achète des PC, on enchaine !

Ty pousse l’équipe à fond.

Une étude du nombre de tables disponibles aux robots permet d’évaluer le nombre de joueurs à prévoir au total.
Chaque bot joue sur 8 tables, Vinc’ leur empêche de s’installer à une table où deux d’entre eux sont déjà, pour ne pas trop jouer les uns contre les autres. L’espace disponible n’est pas constant, beaucoup plus de joueurs sont en ligne le soir et le weekend :

évolution du nombre de joueurs actifs selon l’heure

Tous les sites de poker ne sont pas aussi bons pour détecter les bots. PokerStars (courbe noire) et PartyPoker ont la réputation d’être très forts. Ils disposent de moyens considérables et peuvent utiliser des captcha. Ils imaginent une alerte SMS pour intervenir à distance dans ce cas, mais c’est finalement jugé trop problématique.
L’équipe se dirigera vers Everest, un site stable, avec un trafic intéressant de joueurs au faible niveau. Il permet d’accueillir une cinquantaine de bots aux heures d’affluence maximale, c’est à dire 200 tables. Passer du 200 tabling, même du 400 comme ils sont deux par table, le rêve de tout joueur.

Ça fera quand même une belle consommation électrique. Un tableau avec compteur, disjoncteurs et prises est bricolé avec l’aide du père d’Harry dans la cave des parents de Ty. Ils accueilleront le projet contre un petit loyer en plus des frais d’électricité qui s’élèvent à près de 150€/mois. C’est également là bas que l’équipe se réunira pour travailler sur le développement.

Ty gère le réseau, le matériel. Il utilise des VPN pour avoir une IP par joueur à partir du même endroit. Il met également un KVM qui permet de contrôler n’importe quelle tour directement à partir d’un unique écran, souris et clavier. Très pratique pour le dépannage en cas de bug et pour installer les programmes.

Quatorze nouvelles tours identiques sont achetées au même fournisseur situé à plus d’une heure de route. Harry qui a conduit avec Ty évalue le volume du Peugeot Partner de son père : « au maximum on doit pouvoir en rentrer 24 ».
Quelques mois plus tard, nouvelle commande, le véhicule est blindé au max, l’équipe bénéficie d’une impressionnante collection de 48 tours-joueurs.

Partie matérielle de Bender

Il faudra quelques mois pour trouver et créer tous ces nouveaux joueurs. Les gains de jeu des bots actifs financent les achats de matériel pour près de 10 000€ investis directement. L’équipe n’aura payé de sa poche que 1500€ pour les 10 premières tours, rapidement remboursés.
Les fonds de jeu des nouveaux comptes sont également prélevés sur les gains des comptes actifs. Comme le poker permet des gains à long terme avec de grandes fluctuations à court terme, il faut laisser en ligne un fond de jeu sur chaque compte. Il permet d’encaisser les variations liées aux aléas du jeu sans tomber en banqueroute. Sur 50 comptes cela peut représenter plus de 10 000$ sur Everest.
Par conséquent, en près d’un an de travail et malgré les gains, l’équipe ne s’est presque rien payée. C’est une source de tension qui dérange surtout Vinc’, lui qui se consacre intégralement au projet et travaille sans ménagement.

C’est difficile d’accepter d’avoir de telles sommes en ligne quand ton compte bancaire est à 0 !

Vinc’

Comme Everest est saturé, Vinc’ travaille également à décliner le robot sur une seconde plateforme : le réseau Ongame, qui regroupe des joueurs venant de plusieurs sites tel que Winamax.
Malgré des instabilités liées à la mauvaise qualité du site, Bender commence à y mettre les pieds. Les robots alternent d’une plateforme à l’autre, ouvrir plusieurs sites simultanément serait trop lourd. De toute façon, Bender a bien assez de joueurs.

Enfin pendant quelques mois, le réseau iPoker sera testé, mais les nombreux bugs rencontrés et les mises à jour bien trop fréquentes du site y donneront des résultats assez moyen.

A son apogée, Bender pouvait jouer 30 000 mains par mois sur chaque compte Everest, autant sur Ongame et un peu moins sur iPoker. Soit un total de plus de 4 millions de mains par mois. Avec des volumes de jeu pour chaque joueur tout à fait crédibles pour un humain sur chaque site.
Le problème est que son niveau de jeu est resté très faible : Il gagnait 0,15$ / 100 mains environ. Soit 6000$/mois plus quelques milliers de $ de bonus (rakeback) payé par les sites.

On pense que Bender a joué près de 100 millions de mains en tout et gagné près de 100 000€ de chiffre d’affaire. C’est bien mais loin de nos attentes de départ.

Harry

L’amener à une autonomie maximale.

En parallèle, le but de l’équipe est de réduire progressivement ses interventions à 0. Bender doit apprendre à tout faire tout seul.
A maturité, il est capable d’allumer sa tour, éteinte quand un joueur ne joue sur aucune plateforme. Il lance ensuite un site de jeu, s’identifie, ouvre ses tables en veillant à ne pas se mettre avec plus de deux autres bots. Il lit ses cartes, connait sa position à la table, les tapis de tous les joueurs à la table, les mises. Il sait miser, analyser le déroulement du coup et réagir en conséquent. Il réapprovisionne son tapis en cas de perte. Bref il joue au poker, tout seul comme un grand.
Il a ses défauts : incapacité à gérer certaines situations, pratique un jeu assez stéréotypé. Il a des failles que ses adversaires peuvent exploiter et certains sont gagnants contre lui.
Il a aussi bien des qualités : aucune fatigue, aucun tilt (baisse du niveau de jeu lié aux émotions), une capacité de calcul parfaite, l’accès à des statistiques immenses et détaillés qui lui indiquent la manière de jouer de ses adversaires.
Une fois qu’il a fini de jouer, il ferme ses tables, il regarde où en est son capital et s’il dépasse un seuil, il en envoie une partie vers un compte Neteller où les fonds seront en sécurité et facilement récupérables. Bender ne prend plus le risque de garder de grosses sommes sur les sites.
Il ferme alors le site et se dirige vers un autre pour faire la même chose ou éteint sa machine si c’est une période creuse, et ainsi de suite.

Des plannings gérés par le serveur commandent les rythmes de jeu aléatoires sur les différents sites, avec des durées de session »humaines » de 2 à 3 heures. Ils optimisent la présence sur les tables : un site est toujours saturé de bots.
Le serveur gère également les statistiques adverses en mutualisant l’ensemble des historiques de jeu de Bender, et envoie les mise à jour du programme pour chaque tour.

Il reste à l’équipe le soin de gérer les bugs et les mises à jour des sites, faire les corrections nécessaires, travailler la stratégie de jeu, retirer le cash.

Ty met en place une interface de gestion à distance permettant de voir les planning, de saisir les informations relatives à chaque compte, d’obtenir une capture d’écran d’un bot, de faire des simulations de jeu pour voir les réactions de Bender, d’observer les résultats par compte, par plateforme, de créer des statistiques sur mesure à la demande qui pourront être utilisées par l’algorithme, de récupérer les historiques de jeu d’une session, les logs (démarche algorithmique du programme) correspondants. Très utile pour les nombreuses sessions de débugging que se colle Harry, pour faire des retours à Vinc’ qui corrige les erreurs détectées.

Ty avait mis en place un outil permettant de visionner ce qui se passe lors d’une session de jeu grâce à une succession de captures d’écran.
Cela permettait de comprendre l’origine d’un crash du bot lors d’une session, et de progressivement améliorer sa stabilité.

Vinc’

Comme Bender jouait plus de 100 000 mains par jour, il a fallu mettre en place un moteur de recherche poussé pour permettre de retrouver facilement les logs correspondants aux prises de décision du bot, que ce soit pour analyser des erreurs de stratégie ou des bugs quelconques.

Ty
Petit aperçu de l’interface de gestion de Bender

Bender peut maintenant jouer des jours d’affilée sans intervention, les bugs sont de plus en plus rares et seules les mises à jours des sites imposent une adaptation du programme.

Améliorer la stratégie.

Pendant que le nombre de bots augmentait et qu’ils devenaient de plus en plus autonomes, Harry a également cherché à faire de Bender le meilleur joueur possible. Vinc’ et Ty étaient là pour l’aider dans cette tache en lui fournissant les outils nécessaires.

L’enjeu est simple : Harry est capable de jouer à des niveaux plus hauts que Bender (NL200 quand Bender peine à gagner en NL20) et gagne bien plus que lui aux bas niveaux. Son taux de gain est peut être 10 fois supérieur à celui du robot. Si Bender pouvait s’en approcher, ce serait le jackpot assuré.

Plusieurs axes sont explorés : Bender utilise maintenant des statistiques très poussées sur ses adversaires, issues de leurs manière de jouer lors des parties précédentes contre tous les robots. Il fait des calculs de rentabilité pour chaque coup, qui dépendent de nombreux paramètres et tente ainsi de choisir la meilleure action dans chaque situation.

Jouer au poker, c’est déterminer avec le plus de précision possible l’éventail de mains de son adversaire, pour savoir si on est devant lui en moyenne, pour l’amener à nous payer à perte, ou s’il se couchera suffisamment souvent si on mise alors qu’on est plutôt derrière lui.
Mais Bender fonctionne encore énormément au cas par cas, par actions prédéfinies face à une situation type.

Mec ! Fais moi un truc plus générique !!!

Vinc’ à Harry.
Bien jouer c’est bien identifier l’éventail de main adverse.

Bender n’a pas appris à repérer les changements de comportement à court terme de ses adversaires. Le déroulement des coups précédents à la table ou avec un adversaire est primordial au poker mais c’est très complexe à automatiser. Il ne connait que les tendances à long ou moyen terme via les statistiques.
Même s’il lui arrive de bluffer, de varier sa manière de jouer, il reste assez peu subtil et peu vite être piégé par de bons joueurs. Il n’adopte pas toujours les bonnes réactions, se couche ou ne suit pas quand il devrait.
Il maîtrise les probabilités à la perfection et son jeu préflop est extrêmement propre, mais ça ne suffit pas.

Dans sa dernière version, on a mis en place un algorithme de calcul d’equity (espérance de gain). C’est à dire ce que rapportera une action dans une situation donnée, selon les probabilités. On peut ainsi comparer les actions entre elles et opter pour la plus rentable, ou se coucher si on jouerait à perte. De nombreux paramètres entrent en compte : les informations connues comme nos cartes, celles sur la table, les mises en jeu et des informations incertaines : on attribue des éventails de mains possibles aux adversaires, on évalue sa capacité à se coucher.
L’algorithme simule une quantité astronomique de parties aléatoires, en respectant les contraintes paramétrées (flop, éventails de mains, …)
et renvoie un résultat qui sera utilisé pour prendre la décision.
Cette notion est la base d’une prise de décision au poker et de notre AI, mais elle est extrêmement complexe à mettre en place. C’est d’ailleurs sa maîtrise en profondeur qui permet de jouer un jeu optimal et qui fera la différence entre les bons ou mauvais joueurs, qu’ils soient humains ou robots.

Vinc’

Malgré une approche du jeu de plus en plus complexe et raffinée, malgré de nombreux efforts et beaucoup d’inventivité, Bender reste assez stupide et ses résultats ne s’améliorent pas, au grand désespoir d’Harry.

J’ai échoué à le rendre suffisamment fort pour nous rendre riches. Pourtant on a fait de notre mieux.

Harry

Il ne fait que maintenir son faible avantage, face à la progression globale du niveau des joueurs de début 2008 à fin 2009. Il restera gagnant mais à peine, aux niveaux les plus faibles.

Disposer de telles statistiques, d’analyser autant de mains jouées et me questionner sur toutes ces problématiques stratégiques m’a fait comprendre énormément sur le jeu, mesurer l’ampleur des fluctuations, m’améliorer.

Harry

Malheureusement pour Bender, c’est bien son faible niveau qui a été sa plus grande limite. Le poker No Limit est un jeu complexe et la concurrence s’y est renforcée. Sans doute qu’un apprentissage par l’expérience aurait été redoutable, mais en 2008/2009 les humains sont encore champions du monde de Go, on est loin d’AplhaZero et l’équipe ne dispose pas de ce genre de moyens, ni de telles compétences.

Les rêves d’île paradisiaque auront plutôt des airs de SMIC, mais ce n’est pas grave. Si sur la période faste, ils sortent plusieurs milliers d’euros, en tenant compte du partage, des frais divers et de toute la période de développement, le taux horaire global a été très moyen pour les trois protagonistes.

C’est toujours un moyen plus sympa pour payer la bouffe, l’appart pendant la fin de mes études, que de bosser au Mc Do.

Harry

Bosser sur Bender m’a permis d’acquérir d’énormes compétences en programmation et dans ma manière d’aborder un projet.

Vinc’

Mise à mort

C’est la fin pour Bender

Début 2010, la France prévoit de réguler les jeux en ligne. L’ARJEL sortira en mai 2010. Elle imposera aux français de jouer sur des sites réservés aux français avec une taxation supplémentaire de chaque pot. Le marché sur lequel Bender opère est détruit. Cette taxe supplémentaire correspond à ce que gagne Bender et cette nouvelle loi rend le robot illégal. Jusque là c’était le flou.

L’équipe anticipe et décide de tout couper en mars 2010.
Ils retirent une belle somme retenue en ligne jusque là par tous les comptes de Bender, et s’arrêtent sans prendre de risques. La partie physique de Bender est démembrée et revendue.

De nombreux gangsters finissent mal parce qu’ils ne savent pas s’arrêter à temps. Poursuivre aurait été compliqué pour pas grand chose, confie Ty. Cela faisait déjà quelques mois que Bender tournait en roue libre et que ses gains diminuaient. Les membres de l’équipe se consacrent déjà principalement à autre chose.

Bender aura été une étape de leur vie, une belle histoire, un accomplissement extraordinaire.
Peu après, Harry passe le CAPES pour devenir prof de maths.
Vinc’ utilisera ses compétences pour devenir programmeur, que ce soit en tant que salarié ou à son compte.
Enfin Ty continue d’entreprendre, avec d’autres projets à son actif dans divers domaines.

On sent chez eux une grande fierté, une certaine nostalgie des moments de complicité entre amis, offerts par le projet.

Je refuse le terme de triche parce que notre robot était un joueur de poker comme un autre : il avait des qualités et des faiblesses, repérables et largement exploitables, c’est ça le poker.

Harry

On se voyait pour parler de Bender mais on en profitait pour boire un coup ensemble, ça se finissait en barbec, en soirée ou en session console.

Ty

Si le coté fun et aventure ont pu me manquer, j’étais content de retrouver un rythme plus équilibré à l’issue du projet. C’était très intense et éprouvant.

Vinc’

Des robots de poker ont bien joué sur des tables. C’est sans doute encore le cas aujourd’hui et les progrès de l’intelligence artificielle viendront à bout des meilleurs joueurs humains, c’est peut être déjà le cas, ou ça le sera bientôt. Ne soyez pas naïf. Le poker en ligne est devenu très difficile à ce qu’on m’en dit, c’est peut être en partie pour ça.
Il restera le jeu en live, mais méfiez-vous que votre adversaire ne porte pas de google glass !

J’ai eu la chance d’écouter une interview de Vinc’ et Harry de plus de 2h par ET77 (calling station). Apparemment poker strategy n’en a jamais voulu et elle n’a donc pas été diffusée, c’est bien dommage. ça parle technique à fond, et s’adresse à un public de connaisseurs. Je vais voir si je peux la mettre en ligne avec sa permission.

Good Luck, Have Fun !

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