Mort programmée des CFA Publics.

Voici un billet pour raconter ce qu’il arrive aujourd’hui aux CFA publics et qui me touche directement, à savoir :

  • Mise en péril du poste de coordonateur pédagogique sur site, ainsi que d’autres postes de l’équipe qui gère le CFA
  • Tentative d’augmentation de 25% du nombre d’heures de base de travail de tous les enseignants, sans aucune compensation financière.
  • Ce dernier point entraînerait la fermeture d’un poste sur 5.
  • Possible modification des calendriers de cours qui pourrait également nous faire perdre une bonne partie des vacances scolaires.
  • Création artificielle d’énormes difficultés pour les CFA.

Voici une explication détaillée de ce que la loi du 5 septembre 2018 « pour la liberté de choisir son avenir professionnel » a pour conséquence :

Les CFA en Alsace :

En Alsace en particulier, les Centres de Formation pour Apprentis sont très développés. Ils font parti du paysage éducatif qui suit le collège et permettent d’accompagner près de 5200 apprentis, ayant principalement entre 15 et 20 ans, vers des diplômes tels que le CAP, le Bac professionnel, d’autres titres de la chambre des métiers de niveau équivalent ou encore des BTS. On compte 15 centres avec environ 270 profs au total.
Chaque centre est spécialisé dans une gamme de métiers.
On fonctionne grâce à une équipe qui assure l’organisation des alternances, les emplois du temps, la vie scolaire, la coordinations des différents projets, le secrétariat, l’intendance, les relations avec les partenaires notamment les entreprises, le suivi des apprentis, la gestion du handicap, de situation sociales difficiles, etc.
Ainsi qu’une équipe d’enseignants qui assurent les cours, certains issus des concours de l’éducation nationale, d’autres sur contrat.
Le tout est géré par un intervenant indispensable, qui fait un travail de gestion et de coordination gigantesque : Le coordonateur pédagogique, qui chez nous est le directeur adjoint du CFA.
Ce mode de fonctionnement permet d’offrir une formation optimale et d’obtenir d’excellents résultats, en terme de qualité et de taux de réussite de nos apprentis. Notre expertise est reconnue par les entreprises et nos résultats parlent d’eux même.

C’est tout cet équilibre qui est mis à mal aujourd’hui, par une réforme autoritaire et destructrice du service public.

Une réforme libérale et productiviste :

La réforme de l’apprentissage permet une libéralisation de la formation des apprentis. C’est à dire que désormais, les CFA publics seront en concurrence bien plus forte avec des organismes privés qui sont amenés à se créer, ainsi qu’avec des entreprises qui pourront former directement en interne si leur structure le permet.
Si on ajoute à cela les aspects de la réforme Blanquer qui vont réduire la quantité d’enseignement général pour les apprentis au profit de l’enseignement professionnel, on est face à des mesures visant à favoriser l’employabilité des personnes, au détriment de leur développement personnel. C’est productiviste et orienté vers les besoins des entreprises. J’y reviendrai plus en détail.
De plus, on permet à des structures privées de faire des bénéfices sur la formation des apprentis.

Au delà de la mise en concurrence, qui peut se discuter d’un point de vu politique et se comprendre (à condition d’être de droite 😉 ), ce qui est scandaleux, c’est le sabotage des CFA publics.

Sabotage des CFA publics :

Le financement des CFA dépend du nombre de contrats signés et jusqu’à présent, la région dont nous dépendions, prenait en charge le reste des frais de fonctionnement.

Comme les régions ne sont plus concernées par la loi, l’argent versé par apprenti devient insuffisant. On entre dans des logiques de rentabilité qui pourraient choquer dans l’éducation nationale, mais avec lesquelles nous sommes habitués à fonctionner dans les CFA, à condition que l’argent mis sur la table puisse couvrir les frais de fonctionnement d’un enseignement de qualité. En l’état nous fonctionnerions à perte les années à venir et c’est déjà là le premier problème.

On arrive alors à un grave dysfonctionnement :

La dotation prévue par apprenti est presque deux fois supérieure pour les nouveaux contrats d’apprentissage, car les contrats en cours ne sont pas revalorisés sur les nouveaux tarifs.

Les nouvelles structures qui vont ouvrir et signer uniquement des nouveaux contrats auront ainsi accès à une manne financière (publique) bien plus importante les deux années à venir et qui leur permettra de nous faire une concurrence déloyale !
L’institution France compétences, chargée d’évaluer le coût d’un apprenti, a bien réalisé que nos dotations actuelles par apprenti étaient insuffisantes et les a ainsi presque doublées. Mais pas pour les contrats existants !?!
Ce problème s’applique à tous les contrats signés avant le 1er janvier 2020 et qui ne seront jamais alignés sur le nouveau tarif, alors qu’il faudra bien assurer et prendre en charge leur coût de fonctionnement, jusqu’en 2022 pour certain d’entre eux. Les nouvelles structures n’auront pas ce handicap.
Au delà de ça, je rappelle que nous sommes un service public et que notre vocation n’est pas d’être rentable, mais d’assurer un accompagnement et un enseignement de qualité. Quelles seront les logiques qui découleront de cette exigence ? Sans aucun doute une détérioration de la qualité.

Cette différence de traitement, c’est comme si on mettait en concurrence deux entreprises pharmaceutiques, l’une publique, l’autre privée, et que pour un même médicament vendu, le taux de remboursement de l’entreprise publique ne couvrirait pas ses frais de fonctionnement, alors que l’autre toucherait le double de la part de la sécu et pourrait dégager de belles marges. Vous trouvez ça étrange ? Oui ça l’est.
Puis on viendrait demander des comptes à l’un et l’autre de manière candide et l’entreprise publique déficitaire serait contrainte de fermer ou de faire des coupes budgétaires en mettant sous pression ses salariés. C’est précisément ce qui nous arrive aujourd’hui.

Bernard Statler, le président de la chambre des métiers explique très bien le problème dans ce passage sur LCI :
Cliquez pour voir l’extrait.

Dégradation des conditions de travail des profs de CFA, de la qualité de l’enseignement et mise en péril de postes clés :

On nous explique que nous ne serons plus rentables et qu’il faut se préparer à faire face à la concurrence, pour les raisons biaisées que je viens d’évoquer. C’est d’autant plus ridicule que notre efficacité n’est plus à prouver.
Tout ceci sert alors de prétexte pour remettre en cause nos conditions de travail et même détruire les structures qui nous permettent de former correctement.

Sophie Béjean, rectrice de l’académie de Strasbourg

La Rectrice de l’Académie de Strasbourg, Mme Sophie Béjean, (économiste !), sans avoir consulté qui que ce soit au niveau des CFA, se permet de nous imposer comment nous devrons désormais fonctionner :
Elle nous informe de la création d’un CFA académique porté par le GIP FCIP Alsace. C’est à dire que nous serons gérés de manière centralisée par l’organisme qui gère actuellement les GRETA, la formation pour adultes.

Les conséquences d’une telle décision sont les suivantes :

  • Mise en péril du poste de coordonateur pédagogique sur site, ainsi que d’autres postes de l’équipe qui gère le CFA
  • Tentative d’augmentation de 25% du nombre d’heures de base de travail de tous les enseignants, sans aucune compensation financière.
  • Ce dernier point entraînerait la fermeture d’un poste sur 5.
  • Possible modification des calendriers de cours qui pourrait également nous faire perdre une bonne partie des vacances scolaires.
  • Création artificielle d’énormes difficultés pour les CFA.

Au delà de l’exigence délirante de nous faire travailler 25% de plus pour rien, ce bouleversement du fonctionnement des CFA témoigne d’une méconnaissance grave. Nous avons besoin de cette proximité pour être efficace. Chaque centre est proche géographiquement de ses partenaires.
Les personnes concernées qui gèrent les CFA et dont les postes sont menacés sont parmi celles que j’admire le plus dans cette structure et leur travail est remarquable. Elles ont un niveau de dévotion qui est incroyable et sans eux nous ne sommes rien. Et on s’imagine pouvoir se passer de certains d’entre eux en centralisant ? C’est totalement fou.

Le GRETA a l’expertise de la formation pour adultes. La plupart de nos apprentis ne le sont pas et ne se gèrent pas du tout de la même manière. Le temps de préparation n’est pas le même et la gestion du groupe classe est bien plus complexe. Nos conditions de travail doivent continuer d’en tenir compte.

Conclusion :

Je ne sais pas s’il s’agit d’amateurisme ou de volonté délibérée de détruire un système qui fonctionne à merveille, mais dans les deux cas c’est criminel et inacceptable. Nous nous battrons pour que cela n’arrive pas.

Nous sommes une structure minoritaire dans l’éducation nationale et donc une cible à priori facile.
Cependant je sais que notre solidarité est sans faille, tout comme notre détermination et notre volonté de maintenir le meilleur pour nos apprentis.

J’aimerais rendre attentif les enseignants de lycée pro, ou même l’ensemble des profs tout court qui risquent à terme de subir le même sort que nous et voir leurs statuts remis en cause. Je suis prof titulaire, je pensais être à l’abris, j’avais tort.

Que vous soyez profs, parents, apprentis, patrons, citoyens concernés et dans tous les cas nos amis, nous espérons pouvoir compter sur votre soutien dans notre lutte à venir.

Une pétition est en ligne.

Épilogue

Lundi 24 juin, nous sommes allés manifester devant l’annexe du rectorat de Strasbourg. Une commission s’y tenait pour décider de notre sort. Notre présence massive (près de 200 personnes sur 270 profs de CFA touchés) a permis à nos représentants syndicaux d’être reçus.

Ils ont fait valoir la spécificité de l’Alsace par rapport à l’apprentissage, ainsi qu’une partie des arguments que j’ai avancé.
Surtout, nous avons pu mettre la rectrice et son équipe face à des évidences et une réalité qu’elle ne maîtrisait pas du tout et c’est relativement inquiétant d’être obligé d’en passer par là.
De notre coté, nous nous sommes contentés de faire du bruit et d’occuper la rue plus de 3h, durant toute la négociation.

Il semblerait que nous ayons été entendus, c’est à dire que l’augmentation d’heures est abandonnée pour toute l’année scolaire prochaine.
De même le poste de coordinateur pédagogique est maintenu.
Rien n’a pourtant été signé ou officialisé. Qu’en sera-t-il la rentrée suivante ?

Les CFA seront bien transformés en UFA et leur gestion sera bien centralisée. L’avantage qu’on peut concéder à cette idée, sera de nous donner plus de visibilité et de force vis à vis de France Compétence, puisque le CFA unique représentera plus de 5000 apprentis.
Ainsi qu’une mutualisation des moyens financiers.
Cependant, toute centralisation de pouvoir me pose problème car on perd le contact. C’est toujours une perte de pouvoir et on voit bien qu’ils ne manquent pas une occasion de nous affaiblir pour remettre en cause nos conditions de travail.

Concernant la différence de traitement financier des contrats, elle semble également maintenue au niveau national.
Je voudrais préciser que cela ne sera le cas que pour les contrats signés avant le 1er janvier 2020 mais pour toute la durée du contrat, soit 2 ans pour un CAP, 3 pour un bac pro. C’est à dire que nous serons désavantagés uniquement pour cette année scolaire qui sera bien tendue financièrement, ainsi que la suivante, mais à terme ça devrait aller.

Est-ce que tous les CFA survivront à cette injustice ?

Ne va-t-on pas perdre des postes de secrétariat, de gestion, de développement de l’apprentissage ?

Est- ce qu’ils ne sont pas en train de nous endormir, de nous détruire à petit feu ?

Est-ce qu’ils sont simplement incompétents et aveuglés par une idéologie néolibérale déclinée à l’extrême ?

Certaines questions restent en suspend, il faudra être très vigilants, poursuivre la lutte et on reste effarés par un tel manque de consultation en amont, un tel amateurisme, et de telles méthodes autoritaires qui poussent au conflit.

Je reste révolté par ces méthodes, cette idéologie, cette bêtise, cette volonté de destruction et j’aimerais qu’on montre sans détour ce qu’est réellement la #TeamProgressiste : une TeamDestructrice, des acquis sociaux, des services publiques, de l’environnement, de tout ce qui fait du sens et de l’humain.

Je tiens à remercier les collègues et les sympathisants qui se sont mobilisés et ont permis d’installer un rapport de force propice à la négociation.
Ainsi que les soutiens et la sympathie exprimée un peu partout.
Il faut rester solidaire et unis.

Madame la rectrice parle dans sa lettre de « dialogue social », entre autre éléments de langage et langue de bois. Rigolons un peu pour finir :